Inégalités sociales de santé : un destin tracé dès la naissance ?

Publié le 6 mars 2025

Les inégalités sociales de santé ne sont pas une fatalité… et pourtant, elles commencent bien avant la naissance ! Dès la grossesse, l’environnement socio-économique des parents influence la santé du futur enfant. Accès aux soins, conditions de vie, stress parental… autant de facteurs qui creusent les écarts dès les premiers jours de vie.

Définition des inégalités sociales de santé

Les inégalités sociales et de santé désignent  “les différences d’état de santé entre individus ou groupes d’individus, liées à des facteurs sociaux, et qui sont inéquitables, c’est-à-dire moralement ou éthiquement inacceptables, et qui sont potentiellement évitables.” [1]

Ces inégalités touchent toute la population, sans exception, mais de manière différente. 

Effectivement, nous considérons qu’un individu occupant une position sociale favorable sera en meilleure santé qu’un individu occupant la position en dessous… et cela jusqu’aux plus démunis. 

Cependant, ces inégalités ne se limitent pas à l’état de santé des individus une fois nés, mais peuvent également avoir un impact significatif avant même leur naissance. En effet, des études ont prouvé que les conditions socio-économiques des parents, ainsi que leur accès aux soins de santé, peuvent jouer un rôle important dans la santé du nouveau-né. 

Dès les premiers instants de la vie, les inégalités sont déjà à l’œuvre.

woman holding stomach

Des inégalités présentes avant même la naissance

Un suivi médical régulier, un accouchement en toute sécurité, un nourrisson en bonne santé… C’est ce que chaque mère devrait pouvoir vivre. Pourtant, la réalité est bien différente.

Selon une étude de l’INED (2015), les femmes en situation de précarité ont un risque accru de donner naissance à des bébés de faible poids (<2,5kg), pouvant entraîner des complications de santé à long terme pour l’enfant. [2]


De même, l’accès inégal aux soins de santé prénataux peut également affecter la santé du nouveau-né et augmenter les risques de complications lors de l’accouchement.

Inégalités d’accès aux soins pendant la grossesse

Toutes les femmes n’ont pas les mêmes chances d’être bien suivies pendant leur grossesse. Faute d’information, de moyens ou de disponibilité, certaines consultent tardivement ou trop peu.

L’enquête périnatale de l’INSERM et de la DREES (2016) révèle que près de 30 % des femmes précaires n’ont pas bénéficié des huit consultations prénatales recommandées, et seulement 18,5 % ont bénéficié de l’entretien prénatal précoce. [3]

À cela s’ajoutent des obstacles tels que : le manque de transports, l’absence de mode de garde pour les enfants, l’éloignement des services médicaux… Autant de freins qui, dès la grossesse, creusent les inégalités. Cela souligne l’importance de s’attaquer aux inégalités sociales et de santé dès le début de la vie, en veillant à ce que tous les parents aient accès à des soins de santé de qualité, à des conditions de vie et de travail décentes, ainsi qu’à des programmes d’éducation et de soutien adaptés. 

Des inégalités sociales aux inégalités de santé : un enchaînement inévitable ?

La précarité ne se limite pas à un manque de ressources financières ; elle englobe aussi l’instabilité et la fragilité des conditions de vie d’un individu. 

Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, la définit comme “l’absence d’une ou plusieurs des sécurités, notamment celle de l’emploi, permettant aux personnes et familles d’assumer leurs obligations professionnelles, familiales et sociales, et de jouir de leurs droits fondamentaux. L’insécurité qui en résulte peut-être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives” [4]

Intimement liée à cette notion, la pauvreté. Celle-ci ne se réduit pas aux finances d’un individu, mais inclut les insuffisances matérielles, culturelles et sociales qui entravent l’accès à des conditions de vie acceptables. 

La précarité et la pauvreté sont finalement étroitement liées à l’état de santé et c’est alors ce qu’on nommera « inégalités sociales de santé ». Définit plus tôt, ce terme fait le lien entre la classe sociale et la santé d’un individu. Selon Didier Frassin, anthropologue, “les inégalités sociales et de santé sont le résultat des inégalités produites par les sociétés et qui s’expriment dans les corps”. [5]

Quels sont les déterminants sociaux de la santé ?

Les inégalités de santé ne sont pas le fruit du hasard : elles sont largement façonnées par les déterminants sociaux. 

Ces facteurs – revenus, éducation, conditions de logement, accès aux soins – influencent directement l’état de santé d’un individu. Autrement dit, naître dans un environnement précaire réduit considérablement les chances d’une bonne santé à long terme.


En 1991, deux chercheurs, Göran Dahlgren et Margaret Whitehead, ont élaboré un modèle conceptuel permettant de comprendre comment les déterminants sociaux interagissent et influencent la santé des individus. Schématisé sous forme d’arc-en-ciel, chaque arc de cercle représentant un niveau de déterminant de la santé.

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Modèle des déterminants de santé de Whitehead & Dahlgren (1991)

Chacun des niveaux est interconnecté et influence directement la santé de l’individu. Dans ce schéma, la santé de l’individu est au centre puis vient s’apposer au-dessus 4 facteurs : 

  • Les modes de vie individuels : tabagisme, alimentation, activité physique …
  • Les réseaux sociaux et communautaires : influences sociales, soutien …
  • Les conditions de vie et de travail : travail, logement, éducation, accès aux services de santé …
  • Les conditions socio-économiques, culturelles et environnementales : situation économique du pays, marché du travail, …

Les recherches, comme le Black Report (1980) et les études Whitehall (I et II), ont permis de quantifier l’impact de déterminants sociaux sur la santé. Celles-ci mettent en évidence que seulement 21 % des facteurs de santé sont d’ordre génétique ou biologique. Cela signifie que les 79 % restants relèvent de déterminants sociaux.

Comment lutter, le plus précocement possible, contre ces inégalités ?

En 2024, la France a enregistré 4,1 décès d’enfants de moins d’un an pour 1000 enfants nés vivants. Un chiffre d’autant plus alarmant puisque celui-ci est en hausse depuis 2014 (3,5 décès pour 1000 enfants nés). [6]

Ce sont les déterminants de santé qui influent sur l’espérance de vie d’un enfant à sa naissance. 

Malheureusement, un enfant qui naît au sein d’une famille dans une situation de grande précarité n’aura pas les mêmes chances qu’un enfant né dans un milieu social favorisé. Ils ont un risque plus élevé de naissance prématurée, de faible poids à la naissance et de mortalité infantile. 

Ils ont également un accès moins favorable aux soins de santé et à une alimentation équilibrée. Ces inégalités sociales ont des effets à long terme sur la santé des enfants, comme une plus grande prévalence de l’obésité infantile, des troubles du développement cognitif et émotionnel, ainsi que des maladies chroniques à l’âge adulte. 

Des recommandations pour agir

Le rapport des Assises de la Pédiatrie

Les Assises de la Pédiatrie ont mis en avant plusieurs mesures pour lutter contre les inégalités sociales de santé dès la naissance et dans les premières années de vie. Parmi les 20 mesures phares du rapport, plusieurs concernent spécifiquement la précarité et la santé périnatale :

  • Transformer les PMI en Maisons des 1000 jours et de l’enfant et renforcer ses moyens afin d’améliorer l’accompagnement des femmes enceintes et des jeunes parents, en renforçant les équipes médicales et paramédicales.
  • Améliorer l’accès aux soins pour les enfants en situation de précarité, notamment en développant le aller-vers et en renforçant les dispositifs de prévention et de dépistage en milieu scolaire
  • Créer un registre des naissances enrichi de données médico-socio-économiques pour mesure et adapter la politique de santé périnatale
  • Intensifier l’investissement dans les 1000 premiers jours de l’enfant, en mettant en place un parcours d’accompagnement renforcé, un suivi précoce et en déployant des dispositifs pour améliorer la santé de la femme enceinte.

La décision-cadre de la Défenseur des Droits

En janvier 2025, Claire Hédon, défenseure des droits, a interpellé l’État, les ministères, les départements et les agences régionales de santé à travers une décision-cadre soulignant l’urgence d’améliorer la protection de l’enfance en France.

Elle rappelle le droit des enfants à avoir des parents accompagnés en cas de besoin, conformément à la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (CIDE). Pour répondre à cet enjeu, elle insiste sur l’importance de préserver la vocation universaliste de la PMI tout en renforçant son action auprès des familles les plus vulnérables.

À ce titre, elle recommande “ au ministère du travail de la santé, des solidarités et des familles d’initier une stratégie nationale de santé publique de la protection maternelle et infantile, tendant à harmoniser les pratiques et à généraliser l’utilisation des programmes « Petits pas – grand pas » et « Ariane » ; elle lui recommande d’ajouter dans le carnet de santé, des informations relatives aux services de protection maternelle et infantile.”

La démarche “Petits pas, Grands pas » a pour objectif d’encourager les PMI à lutter contre les effets délétères des inégalités sociales sur le développement des enfants et la santé des familles, en mettant l’accessibilité au cœur de son intervention.

De son côté, l’intervention Ariane repose sur le principe de l’universalisme proportionné. Elle vise à augmenter la capacité à entrer en contact avec toutes les familles, sans exception, à optimiser le repérage de leurs besoins et à ajuster les réponses de la PMI à ces besoins.

Conclusion

Les inégalités sociales de santé sont le fruit de conditions sociales, économiques et environnementales qui peuvent être atténuées par des politiques publiques ambitieuses et des actions de terrain adaptées aux besoins des familles les plus vulnérables.

Les recommandations des Assises de la pédiatrie et la décision-cadre de la Défenseure des droits montrent que des leviers existent pour renforcer l’accompagnement des parents et garantir à chaque enfant un départ dans la vie plus équitable. Transformer les PMI, favoriser le “aller-vers”, structurer une véritable stratégie nationale de santé publique… autant de pistes à explorer pour ne pas laisser les inégalités se perpétuer de génération en génération.

Agir tôt, c’est agir efficacement. Mais si les recommandations existent, leur mise en œuvre reste un défi. Quels moyens seront réellement alloués pour renforcer l’accompagnement des familles et améliorer la santé des plus jeunes ?

Les inégalités sociales de santé ne reculeront que si ces engagements se traduisent en actions concrètes et durables. 


[1] Que sont les inégalités sociales de santé ? (25 novembre 21). Vie publique. https://www.vie-publique.fr/fiches/37861-inegalites-sociales-de-sante

[2]  INED. La fréquence des naissances de petits poids : quelle influence a le niveau d’instruction des mères ?. Juin 2025. https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/23849/population.societes.2015.523.naissance.petit.poid.influence.instruction.meres.fr.fr.pdf

[3] Ministère des Solidarités et de la Santé. Enquête nationale périnatale. Rapport 2016. Octobre 2017. https://enp.inserm.fr/wp-content/uploads/2020/05/ENP2016_Rapport.pdf

[4] Wresinski J. Grande pauvreté et précarité économique et sociale, rapport présenté au nom du Conseil économique et social. Journal officiel, 1987 : p. 06

[5]  Fassin D., Grandjean H., Kaminski M., Lang T., Leclerc A. Connaître et comprendre les inégalités sociales de santé. In : Leclerc A., Fassin D., Grandjean H., Kaminski M., Lang T., dir. Les inégalités sociales de santé. Paris : INSERM-La Découverte, coll. Recherches, 2000 : p. 13-24.  

[6]  INSEE. Taux de mortalité infantile. 14 janvier 2025. https://www.insee.fr/fr/outil-interactif/5367857/details/20_DEM/23_DME/23C_Figure3

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